Dans mes livres précédents, je me suis toujours tenu à une distance prudente. Un pas de côté. Juste assez loin pour observer sans me montrer. J’ai raconté le rêve d’une autre dans Le Rêve d’Asha, la trajectoire d’un étudiant tenace dans Babacar, un polygame à Montréal, et, dans La route d’un sans papier, j’ai prêté ma main et mes silences à l’histoire vraie qu’Oumar m’avait confiée. À chaque fois, il y avait un écran. Un personnage. Un détour par l’autre pour éviter de passer par moi. Cette fois ci, il n’y aura rien de tout cela. Dans Sur la route de l’Île, je parle de moi. De moi sans décor inventé, sans imagination pour adoucir les angles, sans autre voix que la mienne — nue, imparfaite, parfois tremblante. Dire je m’a toujours fait peur. Peut être sans en avoir conscience, c’est pour cela que j’ai si souvent choisi la troisième personne. Par prudence. Par pudeur. Ou par lâcheté, peut être. Même lorsque j’utilisais le je, ce n’était jamais vraiment moi. Je précisais d’emblée que ce n’était pas mon histoire, que je ne faisais qu’endosser le costume d’un autre. Je me cachais derrière un personnage, un témoin, un récit prêté. Ainsi, je pouvais parler sans me livrer. Être présent sans être exposé. Car le je est dangereux. Deux lettres à peine, mais elles ouvrent tout. Dire je, c’est accepter de devenir vulnérable. On vous accuse vite d’égoïsme. Ou pire encore : de mensonge. Et si l’on décide d’être honnête — vraiment honnête — alors il faut sortir ce que l’on cache d’ordinaire. Les cafards. La laideur. Les poubelles intérieures que l’on n’ouvre jamais en public. Cela fait peur. Peur d’être jugé. Peur d’être mal compris. Peur d’être réduit à ses failles. Alors bien souvent, on embellit. Par orgueil. Par instinct de survie aussi. On centre le récit sur soi, mais on gomme ce qui dérange. On polit. On maquille. On tait. C’est pour cela que j’ai longtemps fui ce je. Parce qu’il ne laisse aucune défense. Parce qu’il oblige à se tenir nu devant le lecteur. Dans ce livre, pourtant, je n’ai plus envie de me cacher. Je ne prétends pas être beau. Ni exemplaire. Encore moins héroïque. Je veux rester vrai. Dire je, ici, ce n’est pas chercher à briller. C’est accepter de montrer ce qui tremble. Ce qui doute. Ce qui hésite.
Sur la route de l’Île n’est pas un récit inventé. Ce n’est pas non plus l’histoire d’un autre que j’aurais décidé de raconter à ma place. C’est la mienne. À la première personne. Sans intermédiaire. Et si ce je me mets à nu, alors tant mieux. Parce que c’est peut être le prix à payer pour dire quelque chose de juste. Je prends la route avec ma femme et nos quatre enfants. Des valises trop pleines. Des snacks mal rangés. Une voiture chargée de rires, d’excitation, et d’appréhensions aussi. Nous quittons Montréal pour Moncton, puis l’Île du Prince Édouard, Cavendish, la mer, avant de revenir par Fredericton, Riviere du Loup.
Un simple voyage, dira t on. Dix jours de route et de sable. Mais la décision de partir, cette fois là, venait de moi. Un exploit. Et c’est sans doute pour cela qu’elle a tant surpris ma femme. D’ordinaire, les vacances étaient son territoire. Un espace qu’elle occupait avec assurance, presque avec une autorité douce. C’était elle qui rêvait, elle qui proposait, elle qui décidait. Le pays, les dates, les compagnons de route. Et, très souvent, c’était elle aussi qui mettait la main au portefeuille, finançant presque tout, sans jamais donner l’impression de le faire à contrecœur. Moi, j’évoluais dans un autre registre. Celui de l’ombre efficace. Je conduisais quand il fallait conduire. Je coordonnais les horaires, les escales, les arrêts techniques. Je notais soigneusement les adresses, je sauvegardais les confirmations, je vérifiais mille fois que les enfants avaient leurs tablettes, leurs ordinateurs, leurs chargeurs — et les chargeurs des chargeurs. Je m’occupais de ce qui est stable, prévisible, rassurant. De tout ce qui ne met pas le projet en danger. Elle, au contraire, embrassait le mouvant.
— On décidera sur place, disait elle souvent, avec ce sourire qui mélange confiance et audace.
— Mais sur place, on ne sait jamais à quoi s’attendre, répliquais je parfois.
— Justement, répondait elle. C’est ça, le voyage.
Elle accueillait la météo capricieuse comme une promesse. Les activités improvisées comme une liberté. Les décisions sans garanties comme une preuve de vie. Les destinations lointaines, les calculs financiers audacieux, les imprévus assumés. Elle avait ce courage là : parier sur ce qu’on ne contrôle pas mais dans une organisation parfaite. C’est ainsi qu’elle nous a fait voyager. Beaucoup. À travers le Québec. Puis au delà. Jusqu’à Cuba. Elle ouvrait le monde comme on entrouvre une fenêtre, et moi, je m’assurais que personne ne tombe du wagon.
Cette année-là encore, elle s’était mise à la tâche, concentrée, méthodique, presque inspirée. La République dominicaine était presque choisie. Le projet bien calé.
— Tout compris, on serait autour de quinze mille dollars, m’avait elle dit un soir, calmement, en faisant défiler les chiffres sur son écran.
Quinze mille dollars. Un chiffre qui donne le vertige. Mais chez elle, ce montant venait toujours avec ce sourire tranquille, celui de quelqu’un qui sait pourquoi elle dépense. Pour elle, le voyage est sacré. Les vacances le sont tout autant. Elle est prête à faire des sacrifices — de vrais sacrifices — pour offrir à notre famille du soleil, une mer, une parenthèse hors du temps. C’est presque une foi chez elle. Une certitude intime : on ne négocie pas avec le besoin de partir.
Moi, le soleil, je l’ai laissé derrière. Au Sénégal, il était gratuit. Il m’attendait chaque matin, fidèle, indifférent à mes humeurs. La plage aussi était là, offerte, presque insistante, me suppliant de m’y arrêter, de m’y asseoir, de m’y perdre pendant des heures entières à ne rien faire. Mais comme souvent avec ce qui est trop proche, je n’en voulais pas vraiment. Ou plutôt, je n’y pensais pas. Il a fallu que je m’en éloigne pour qu’il me manque. Il a fallu traverser un océan pour comprendre la valeur de ce que j’avais quitté sans regret. Ici, au Nord, je dois désormais payer cher ce que j’ai laissé derrière. Payer une fortune pour quelques jours de chaleur. Pour un ciel indulgent. Pour ce soleil qui, autrefois, ne demandait rien en échange. C’est peut être cela, la contradiction humaine. Ce qui est à portée de main nous semble banal. Ce qui s’éloigne devient précieux. Ce qui était évident se transforme en luxe. Au Sénégal, on s’ennuie parfois du soleil et de la plage, prêt à vendre presque tout pour connaître le froid, la neige, l’ailleurs. Ici, au Canada, on regarde ceux qui arrivent du Sud et on se demande, avec une incompréhension sincère, presque naïve :
— Mais que font ils ici ?
— Pourquoi quitter le paradis pour venir se battre avec l’hiver, le silence blanc, les routes gelées ?
Nous sommes tous faits de ce paradoxe. Nous fuyons ce qui nous entoure. Nous idéalisons ce qui est loin. Et parfois, toute une vie ne suffit pas à comprendre que le bonheur n’est ni au Sud ni au Nord, mais dans ce fragile équilibre entre ce que l’on a quitté et ce que l’on cherche encore. J’aime voyager, moi aussi. Pas autant que ma femme, peut être. Et sans doute pas pour les mêmes raisons. Pour elle, voyager, c’est respirer autrement. C’est se reposer. C’est s’abandonner au soleil comme on s’abandonne à une évidence. Pour moi, voyager a toujours été autre chose. Voyager, c’est grandir. C’est apprendre. C’est rencontrer des visages, écouter des histoires, se confronter à des réalités qui bousculent nos certitudes. Voyager, c’est quitter les illusions confortables et les récits prêts à l’emploi racontés par d’autres, pour enfin regarder le monde avec ses propres yeux. Un proverbe ne dit il pas que « le voyage, c’est aller de soi à soi en passant par les autres » ? Ainsi, le voyage devient un retour vers soi, empruntant les chemins des autres. J’aurais aimé que chaque Canadien, chaque Américain, chaque Européen fasse, au moins une fois, un séjour dans mon pays. Un vrai séjour. Pas ces itinéraires prémâchés où l’on coche des lieux comme on collectionne des trophées. Pas ces circuits balisés qui ne montrent que ce que l’on veut bien montrer. Pas ces images exotiques, souvent misérabilistes, vendues en boucle à la télévision. J’aurais voulu qu’ils viennent autrement. Qu’ils arrivent sans filtre. Sans scénario préécrit. Qu’ils viennent jusqu’à mon village, au cœur du Sénégal. Loin des cartes postales. Loin des slogans touristiques. Un village simple, posé dans la poussière et le vent, baigné de lumière dès l’aube. Un village où la vie ne fait pas de bruit, mais avance avec constance. Où les journées commencent tôt, parfois sans horloge, souvent sans urgence. Où l’on reconnaît les pas à leur cadence, les voix à leur timbre, les silences à leur densité. Là où la vie est ordinaire. Et précisément pour cela, profondément belle.
Dans mon village, l’Afrique n’est pas un décor. Elle n’est pas un arrière-plan exotique pour regards étrangers. Elle est un quotidien. Un rythme. Une respiration. Celui qui y passerait quelques semaines sentirait peu à peu tomber ses certitudes. Celles qu’il croyait solides. Celles qu’il n’avait jamais questionnées. Il comprendrait que tout ce qu’il avait vu à la télévision était faux — ou, au mieux, terriblement incomplet. Que la pauvreté n’est pas toujours là où on la montre. Et que l’abondance ne garantit ni la paix ni la joie. Dans ce village, personne ne possède de voiture de luxe. Personne ne parle de portefeuille d’actions, de rendement ou de compte bancaire à six chiffres. Et pourtant, on y rit. Beaucoup. On y partage le peu que l’on a, sans calcul, sans discours, sans même y penser. Parce que partager n’y est pas un acte moral, encore moins une vertu à revendiquer. C’est un réflexe. On y frappe à une porte sans rendez vous. On y entre sans être invité. Pas par impolitesse, mais parce qu’ici, une porte n’est jamais une frontière, seulement une transition. Une maison n’appartient jamais tout à fait à ceux qui y dorment, elle reste toujours un peu celle du village. On y mange ensemble, souvent dans le même plat. Les mains se croisent. Les regards aussi. Personne ne demande si l’autre a assez mangé. On s’en assure, silencieusement.
Mon village n’a ni thérapeute ni psychologue. Non par rejet. Pas par ignorance. Simplement parce que les mots n’existent pas. Pas plus que celui de dépression. Ce n’est pas un tabou. C’est une absence. Ici, la souffrance n’est jamais niée, mais elle n’est jamais enfermée. Elle circule. Elle se raconte. Elle s’allège à force d’être portée. Depuis que ce village existe — depuis que les anciens peuvent s’en souvenir, depuis que les mémoires se transmettent par la parole — il n’y a eu aucun suicide. Aucun. Non pas parce que la vie y est facile. Mais parce que personne n’y souffre seul. Parce que le poids d’un homme devient trop lourd pour un seul dos, mais supportable quand il est porté à plusieurs. Parce que, lorsque quelqu’un vacille, on ne lui demande pas ce qu’il ressent. On s’assoit à côté de lui. Il n’y a ni police, ni tribunal. Et pourtant, il n’y a ni vol, ni agression. Pas par peur de la sanction. Mais par respect du lien. Par cette conscience intime que l’autre n’est jamais un étranger, jamais un anonyme, jamais un numéro. Ici, la solidarité n’est pas une valeur abstraite inscrite dans un discours ou une constitution. Elle est une pratique quotidienne. Une évidence. Quand un enfant ne mange pas chez lui, il mangera chez quelqu’un d’autre. Quand une famille traverse une épreuve, le village entier se met en marche. Quand quelqu’un tombe, personne ne demande pourquoi. On aide d’abord. On comprend ensuite. Un Occidental qui vivrait ici quelque temps découvrirait peut être, avec stupeur, que le bonheur ne dépend ni du confort maximal, ni du contrôle permanent, ni de l’accumulation. Qu’il n’est pas proportionnel au nombre de biens. Ni au solde bancaire. Il apprendrait que l’essentiel tient parfois dans des choses invisibles : la présence réelle, la parole partagée, le simple sentiment d’être attendu quelque part.
Mon village enseigne sans le vouloir. Sans programme officiel. Sans méthode codifiée. Par sa manière d’être au monde. Par son refus tranquille de la solitude. Il apprend qu’on peut manquer de presque tout et ne manquer de rien. Qu’on peut être pauvre en biens mais riche en liens. Que la dignité ne se mesure pas en possessions. Et que le bonheur, parfois, naît de la simple évidence du fait de savoir que l’on compte pour quelqu’un. Car en Occident, trop souvent, les seules références restent les médias, les films à sensation ou les documentaires pressés de faire de l’audience. Ce sont des histoires partielles, des images répétées jusqu’à devenir des vérités. Je me souviens d’un collègue avec qui je travaillais chez CGI. Un homme sincère, instruit, travailleur. Un homme de bonne foi. Un jour, il regardait des photos que j’avais prises lors d’un séjour au Sénégal, des photos prises du haut d’une tour de vingt et un étages – l’immeuble Kébé en plein centre ville de Dakar, dans lequel loge mon cousin. En faisant défiler les diapositives, il s’est arrêté net, la surprise plein les yeux. Quand il a relevé la tête, son expression était un mélange d’émerveillement et de doute. Il m’a demandé, un peu gêné, presque méfiant:
— Mais… d’où sont prises ces photos ?
— De chez moi, lui ai je répondu simplement.
Son visage s’est figé. Le choc était réel. Pour des milliers de personnes encore à travers le monde, l’Afrique rime avec la savane sauvage, des cases défraîchies, de pauvres hères en quête sempiternelle de pitance. Mon collègue croyait sincèrement que nous n’avions pas de bâtiments plus hauts que huit pieds. Huit pieds. Ce n’était ni de la moquerie, ni du mépris. C’était le résultat d’années d’images mal racontées. D’un imaginaire nourri d’angles partiels. Je lui ai alors raconté une autre anecdote. Vraie, elle aussi. La première fois que j’ai vu un lion en vrai, ce n’était pas en Afrique. C’était ici. Au Québec. Au zoo de Granby. Je me souviens de mon excitation. De cet émerveillement presque enfantin qui me clouait sur place. Je restais là, immobile, fasciné par la majesté de l’animal. Autour de moi, des visiteurs canadiens me regardaient avec curiosité, mi amusés, mi perplexes. Puis l’un d’eux a murmuré :
— Mais enfin… il est Africain, non ?
Comment un Africain pouvait il être aussi impressionné par un lion, alors que les télévisions — même les plus sérieuses — avaient laissé croire que, chez nous, on dormait avec eux ? La vérité est là. C’est ici, au Québec — dans ce pays du Nord, au climat anti tropical, anti lion — que j’ai vu un lion pour la première fois de ma vie. Le voyage sert aussi à cela. À démonter les mythes. À fissurer les certitudes. À rappeler que le monde est toujours plus complexe, plus nuancé, plus humain que les histoires qu’on raconte sur lui.
J’ai donc hâte de prendre cette route qui me mènera vers l’Île. Entre deux provinces et mille idées reçues, je continuerai d’apprendre. Sur les autres. Sur moi. Sur ce décalage permanent entre ce que l’on croit savoir et ce que la vie, patiemment, nous oblige à comprendre. Ce livre devait raconter un voyage vers le Sud. Un voyage de cartes postales, de sable chaud et de promesses de repos. Il devait parler de palmiers, de rires d’enfants au bord d’une piscine, de cette illusion de bonheur que l’on s’offre parfois pour oublier le reste du monde. Il racontera finalement une route vers l’Île du Prince Édouard. Non par hasard. Mais parce que ma femme a changé d’avis. Ce n’est pas arrivé comme une décision de vacances. C’est arrivé comme une fracture. C’est elle qui est venue m’en parler. Pas avec son enthousiasme habituel. Pas avec des tableaux comparatifs de prix ni des photos de plages baignées d’une lumière trop parfaite pour être honnête. Elle s’est assise en face de moi. Et avant même qu’elle n’ouvre la bouche, j’ai su. Ce silence là, je le connaissais : celui qui annonce qu’un fil invisible vient de se rompre.
— On n’ira pas en République dominicaine, m’a t elle dit enfin.
Sa voix était calme, douce. Mais ses yeux, eux, étaient ailleurs. J’ai d’abord cru que c’était une question d’argent. Quinze mille dollars, tout compris — ce n’était pas rien. Je me préparais déjà à argumenter, à relativiser, à proposer une alternative plus raisonnable. Mais elle m’a arrêté d’un geste lent.
— Ce n’est pas seulement le prix…
Elle a inspiré profondément. Comme on le fait avant de dire une phrase qui ne pourra plus être retirée.
— Aujourd’hui, j’ai parlé avec mon amie haïtienne, la maman de Carla.
Elle s’est tue. Et dans ce silence, quelque chose s’est alourdi dans la pièce.
— Tu sais comment les Haïtiens sont traités là bas ?
Je ne savais pas. Ou plutôt, je croyais savoir. Comme on croit savoir tant de choses, sans jamais les avoir regardées vraiment en face. Elle a continué. La voix plus basse. Presque brisée.
— Méprisés. Humiliés. Maltraités. Racisés.
— Chassés de leurs maisons. Arrêtés sans raison.
— Exploités dans les champs, dans le bâtiment, sous-payés ou pas payés du tout.
— Et parfois expulsés du jour au lendemain, sans papiers, sans enfants, sans même le droit de dire au revoir, comme s’ils n’étaient pas humains.
Je la regardais, incrédule. Je n’arrivais pas à comprendre comment une telle cruauté pouvait exister entre des peuples voisins, liés par la même île, la même mer, le même soleil. Elle m’a raconté les souffrances quotidiennes de la communauté haïtienne, venue chercher refuge en République dominicaine après que les gangs aient fini d’imploser l’autorité de l’État, d’ériger l’insécurité, le racket, le kidnapping, les assassinats comme mode de survie dans Port-au-Prince et ses environs. Pas des faits exceptionnels. Des humiliations. Des insultes jetées comme des pierres. La peur constante d’un contrôle. Des enfants nés là bas, mais déclarés inexistants. Des vies entières suspendues à un accent, à une couleur de peau, à un nom.
— Et pendant que nous serions là-bas, a t elle ajouté, à profiter du soleil, d’autres seraient rejetés juste à côté. Simplement parce qu’ils sont Haïtiens.
Une indignation immense décolorait ses traits, l’éclat naturel de son visage s’assombrissait à mesure que sa voix débitait, en flots ininterrompus, tout le mal que subissaient les haïtiens sur l’autre partie de l’île d’Hispaniola. Comme si le monde venait de perdre toute cohérence, les belles plages de sable blanc de Punta Cana aussi avaient perdu de leur attrait aux yeux de ma femme. Profondément abattue, elle annonça énergiquement avec un soupir de dépit :
— Je ne mettrai plus jamais les pieds dans ce pays. Jamais.
Il n’y avait ni colère ni haine dans sa voix. Seulement une tristesse profonde. Et une décision irrévocable. À cet instant précis, la République dominicaine a cessé d’être une destination. Elle est devenue un symbole. Un seuil moral impossible à franchir. Certains lieux ne se quittent pas par confort, mais parce que la conscience ne permet plus d’y entrer.
Quelques jours plus tard, comme si le monde voulait m’enfoncer la vérité dans la poitrine, je suis tombé sur un livre. Par hasard. Ou peut être pas. C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien. Je l’ai ouvert sans savoir. Je l’ai refermé transformé. Page après page, il racontait la même réalité. Mais vue de l’intérieur. Vue depuis la faim. Depuis la peur.
Depuis les pas qui fuient dans la nuit. Il parlait de travailleurs haïtiens raflés au petit matin. De familles séparées lors des expulsions. De ces camions qui vomissent des corps à la frontière, sans noms, sans histoires reconnues. Il racontait les traumatismes jamais vraiment pansés, les lois qui ont effacé des générations entières en les déclarant apatrides là même où elles étaient nées. Alors j’ai compris que ce n’était pas seulement l’amie de ma femme (Marie) qui parlait. C’était l’Histoire. Une histoire longue, violente, étouffée, que l’on préfère ignorer parce qu’elle dérange le confort des vacances.
Ce jour là, nous avons renoncé. Et la route du Sud est devenue une route intérieure. Un rappel brutal mais nécessaire : voyager n’est jamais neutre. Choisir un lieu, c’est parfois — même malgré soi — choisir un camp. Alors nous avons renoncé. Et sur les ruines de ce voyage avorté, un autre allait naître. Plus modeste. Plus proche. Mais infiniment plus juste. Une route vers l’Île. Et, peut-être, un peu plus vers nous-mêmes. À partir de là, j’ai commencé à regarder ailleurs. D’autres cartes. D’autres lignes à tracer. Mais cette fois, je ne cherchais plus l’exotisme ni la promesse lointaine du Sud. Je voulais du proche. Du possible. Du terrestre. Des destinations que l’on atteint sans quitter le sol, sans s’en remettre à un avion.
Je n’ai jamais aimé voler. Et ce n’est pas une peur spectaculaire, ni une angoisse héroïque. C’est une gêne tenace, presque humiliante. Les avions, à mes yeux, semblent avoir été pensés par et pour des êtres de petite taille, convaincus qu’il n’existe pas de corps comme le mien. Des corps longs, encombrants, étrangers aux normes silencieuses des cabines pressurisées. Près de deux mètres. Une erreur de calcul, sans doute. À chaque vol, le même rituel absurde. Les genoux écrasés contre le siège de devant, le cou plié comme si je cherchais à disparaître dans mon propre corps, les épaules coincées, l’espace confisqué. Le ciel, pourtant immense, se réduit soudain à un tube étroit où chaque minute s’étire avec cruauté. Je ne voyage pas : j’endure. Alors, peu à peu, voyager sans avion est devenu autre chose qu’une préférence. Une nécessité. Presque une délivrance. Et puis il y a autre chose, dans les avions, que je supporte encore moins que l’étroitesse des sièges. Ce silence pesant. Ce silence fabriqué. On s’assoit. On attache sa ceinture. Et aussitôt, un pacte tacite est signé entre inconnus : nous ferons comme si l’autre n’était pas là. Le regard évité. Le corps légèrement tourné vers le hublot ou l’allée, comme une frontière invisible tracée entre deux existences pourtant collées l’une à l’autre pour des heures. Des heures entières à faire semblant de la solitude, à nier la présence humaine à quelques centimètres de soi. Moi, je ne comprends pas cela. Je ne l’ai jamais compris. S’asseoir à côté de quelqu’un, pour moi, ce n’est jamais anodin. C’est une invitation. Une occasion. Une brèche. J’ai envie de savoir qui est là. D’où il vient. Où il va. Quels voyages l’ont déjà transformé, et lesquels il espère encore. Pourquoi il voyage. Fuit-il quelque chose, ou cherche-t-il enfin à rejoindre ce qu’il a perdu ? J’aimerais lui demander ce qu’il sait de l’Afrique. Ce qu’il croit savoir, surtout. S’il pense encore que les lions jouent avec les enfants. S’il imagine que nos vies se racontent en une seule image répétée mille fois à la télévision. J’aimerais lui parler de la mienne. De mes peurs. De mes colères. De ces moments où l’intérieur devient trop bruyant. De mes défauts. Les vrais. Les gros. Pas ceux que l’on avoue en souriant lors des entretiens d’embauche, pas ceux que l’on maquille pour paraître humain mais maîtrisé. Non. Ceux que mon patron ignore. Ceux que je cache soigneusement à mes amis, même les plus proches. J’aimerais lui dire que je ne range jamais mes affaires comme il faut. Que mon bureau est un désastre permanent. Un chaos organisé — ou plutôt désorganisé — fait de piles improbables, de carnets commencés puis abandonnés, de feuilles où se croisent des idées sérieuses et des griffonnages inutiles. Un bureau qui dit exactement ce que je suis : incapable de faire entrer ma tête dans des tiroirs bien étiquetés. J’aimerais lui avouer, presque à voix basse, que j’aime encore regarder des dessins animés. Pas par nostalgie feinte. Pas pour les enfants. Pour moi. Parce qu’ils me délassent. Parce qu’ils disent parfois des choses simples que les adultes compliquent jusqu’à la perte. Parce qu’ils parlent de bien et de mal sans hypocrisie, de peur, de courage, d’amitié, sans costume ni jargon. Parce qu’ils me ramènent à une innocence que je ne veux pas complètement abandonner. J’aimerais lui dire que je fais semblant d’être solide, mais que je doute souvent. Que je réfléchis trop. Que je revis des conversations des jours après, en me demandant ce que j’aurais dû dire autrement. J’aimerais être honnête, simplement, sans enjeu. Sans masque social. Sans rôle à tenir. Mais dans l’avion, rien de cela n’est possible. Nous partageons un espace minuscule, mais nous refusons le moindre échange. Nous traversons le ciel ensemble, et pourtant, nous faisons comme si nous étions seuls. C’est peut-être cela qui me fatigue le plus : cette intimité imposée et niée à la fois. Nous restons sages, silencieux, séparés par un accoudoir et un contrat tacite de non existence mutuelle. Chacun dans sa bulle, chacun dans son film. Un film qui rassure. Un film qui distrait. Un film qui évite. Et pendant que l’écran déroule une fiction bien lisse, la vraie histoire — celle qui aurait pu naître entre deux inconnus — n’aura jamais lieu. Voilà aussi pourquoi je préfère la route. Parce qu’elle laisse une chance aux rencontres. Parce qu’elle n’impose pas le silence. Parce qu’elle accepte le désordre, les détours, les discussions improbables.
Et pourtant, un vol avait fait exception, entre Montréal et Casablanca, je partais pour le Sénégal avec escale au Maroc. Au début, Nadja, ma voisine dans ce vol vers l’Afrique, ressemblait à toutes les autres silhouettes prisonnières de leur siège. Casque vissé aux oreilles, regard fixé droit devant elle, un mur invisible mais solide dressé entre nous. Un mur de prudence. De fatigue aussi. Je n’avais aucune intention de le franchir. Puis il y a eu ce détail minuscule, presque ridicule : une turbulence plus franche que les autres. L’avion a tremblé, légèrement, juste assez pour faire lever les yeux. Elle a soupiré, retiré un écouteur, et murmuré, comme pour elle-même :
— J’ai horreur de ça…
Je me suis surpris à répondre, sans réfléchir :
— Moi aussi. Pourtant, on s’habitue. Ou du moins, on fait semblant.
Elle a esquissé un sourire. Un vrai. Pas un de politesse. Le mur a fissuré. Quelques minutes plus tard, elle avait rangé ses écouteurs.
— Vous rentrez ou vous partez ? m’a-t-elle demandé.
— Je pars, ai-je répondu. Et vous ?
— Je rentre. Casablanca.
Le mot est resté suspendu entre nous, comme une promesse de chaleur dans cette cabine sous climatisation excessive. Nous avons commencé doucement. Des phrases simples. D’où viens-tu. Où vas-tu. Ce que tu laisses derrière. Puis, sans qu’on ne sache vraiment comment, la conversation est devenue dense, profonde, presque nécessaire.
— J’ai trois enfants, m’a-t-elle confié après un long silence. Ils vivaient ici, au Canada.
Elle a hésité, comme si chaque mot avait un poids.
— Ce n’est pas facile… surtout pour les valeurs.
Je l’ai laissée diriger la conversation. Elle m’a parlé de sa fille, dans la quinzaine qui, un jour, est venue s’asseoir face à elle, la mine sérieuse, trop sérieuse pour son âge :
— Maman, il faut que je te parle.
Nadja a fermé les yeux en me racontant ce bref conciliabule entre mère et fille.
— Elle voulait me présenter son chum.
Le mot l’a blessée encore, ça se sentait. Éduquée dans la culture arabe, imbue des traditions ancestrales au cœur desquelles la pudeur n’est pas un vain mot, il ne venait à l’esprit d’aucune adolescente de recevoir son petit ami à la maison. Malgré les réalités de l’exil, elle s’était évertuée à conserver les valeurs qui sous-tendent son éducation de base, du moins à l’intérieur du cocon familial. Hélas, une vague sensation d’échec l’avait submergée ce jour-là.
— J’ai eu l’impression que tout m’échappait. Que ce que j’avais transmis, patiemment, doucement, s’effondrait d’un coup.
Sa voix s’est brisée.
— J’ai pleuré seule pendant des nuits entières. Pas de colère. Juste cette peur immense… de tout perdre.
Alors elle a pris une décision que beaucoup n’ont pas comprise.
— Je les ai emmenés au Maroc.
Elle a inspiré profondément.
— On m’a jugée. Des amis m’ont dit que je les punissais. Que je les sacrifiais au nom d’une éducation trop stricte. Que j’étais dure, rétrograde.
Je l’ai regardée. Elle, droite dans son siège, les mains serrées sur ses genoux comme si elle tenait encore le gouvernail de leur vie.
— Et pourtant… ça a été la meilleure décision.
Ses yeux se sont éclairés, un sourire de victoire à peine perceptible perlait au coin de sa bouche. Dans un soupir de soulagement, elle révéla :
— Ils se sont adaptés. Plus vite que je ne l’imaginais. Ils riaient. Ils jouaient dehors. Ils étaient… heureux.
Le bonheur que les autres lui reprochaient d’en avoir privé ses enfants, le retour aux sources avait pourtant rétabli l’équilibre. Elle dit voir sa progéniture s’épanouir au milieu des valeurs qu’elle jugeait meilleures pour leur avenir.
— Bien sûr, il y a eu le prix à payer, a-t-elle ajouté plus doucement. Leur père est resté au Canada. Son travail… tu comprends.
Je comprenais.
— La distance n’est jamais simple. Mais parfois, éduquer, c’est aussi accepter de se déchirer un peu.
Puis elle m’a regardé. Ses yeux inquisiteurs semblaient vouloir me prévenir que je ne pouvais pas me dérober, après elle, je suis tenu de me livrer aussi.
— Et toi, comment ça se passe avec tes enfants ?
J’ai souri.
— Ils sont encore jeunes. Pour l’instant, je n’ai pas eu à affronter ce genre de tempête. Mais je fais attention. Je parle beaucoup. Je corrige calmement.
Elle a hoché la tête.
— C’est important. Les enfants écoutent plus le ton que les mots.
Nous avons continué à parler ainsi pendant des heures. De religion, sans dogme. D’exil, sans amertume. De ce Canada qui donne tant mais demande aussi des compromis silencieux. À un moment, j’ai réalisé que je n’avais plus mal au dos. Que mes jambes engourdies ne me dérangeaient plus. Que l’avion pouvait bien être étroit : quelque chose, entre nous, avait ouvert l’espace. Quand l’annonce de l’atterrissage a retenti, Nadja a souri tristement.
— C’est dommage… on aurait discuté encore des heures.
Nous nous sommes quittés avec cette chaleur étrange que seules les rencontres éphémères savent offrir. Celles qui ne promettent rien, mais laissent une trace durable. C’est à ce moment-là que je me suis dit que l’avion n’était pas toujours ce lieu de non-existence mutuelle que je croyais. Que parfois, malgré les murs, malgré les accoudoirs et les écrans, une vraie histoire peut quand même naître. Et ce sont ces quelques exceptions qui souvent rendent le voyage supportable.
Mes premières recherches pour remplacer la République dominicaine m’ont alors mené vers les Îles de la Madeleine ; rien qu’à les nommer, quelque chose en moi s’est entrouvert, comme une promesse de lenteur et de rencontres possibles. Des îles posées sur l’Atlantique comme une poignée de dunes oubliées par le monde. Des falaises rouges rongées par le vent, des plages infinies où la mer semble avoir appris la patience, des maisons colorées qui résistent au sel et aux tempêtes avec une dignité tranquille. Là bas, la lumière n’est jamais la même deux fois. Elle glisse sur l’eau, s’accroche aux herbes, s’effiloche dans le ciel. Même le silence y a une voix.
Je m’imaginais déjà, doigts posés sur le clavier, en train d’écrire ces lignes. Pas plus tard. Pas après. Mais pendant. Écrire pendant que le voyage se fait. Pendant que la route avance. Pendant que la vie passe encore tiède devant mes yeux. Détailler chaque paysage avant qu’il ne s’efface. Attraper les couleurs avant qu’elles ne se mélangent. Fixer les visages avant qu’ils ne deviennent des souvenirs flous. Je me voyais décrire les routes étirées comme des phrases longues, les villages traversés en silence, les arrêts improvisés où l’on respire autrement. Raconter chaque rencontre, même la plus banale, parce qu’aucune ne l’est vraiment quand on prend le temps de la regarder. Noter l’humeur des gens — la fatigue dans les épaules, la gentillesse discrète, la méfiance parfois, la chaleur souvent. Je voulais parler de la gastronomie surtout, des effluves avant même d’y goûter, de la manière dont un plat raconte un lieu mieux que n’importe quelle brochure. L’odeur du sel sur le poisson. Le gras d’une frite trop sûre d’elle. Le sucre maladroit d’un dessert fait maison. Parce que voyager, pour moi, ce n’est pas accumuler des kilomètres. C’est observer. Goûter. Écouter. Et puis écrire. Écrire pour comprendre ce que je viens de vivre. Écrire pour tirer des enseignements là où d’autres n’y voient qu’un décor. Écrire pour pouvoir relire plus tard et repartir, depuis un canapé, vers une route déjà parcourue. Peut être est ce cela, au fond, le vrai plaisir du voyage : sa deuxième vie. Celle qu’on lui donne par les mots. Faire voyager un lecteur à son tour. Lui donner l’impression d’être là. De marcher à mes côtés. De sentir ce que j’ai senti. De douter là où j’ai douté. De sourire aux mêmes absurdités. C’est sans doute pour cela que j’écris partout. Et tout le temps. Dans les voitures. Les cafés. Les chambres d’hôtel. Sur les téléphones. Sur des bouts de papier qui se perdent. Écrire est une façon de revivre. Mais aussi une façon de grandir. Parce qu’en écrivant, je mets de l’ordre sans vraiment ranger. Je prends le chaos et j’en fais un récit. Je donne des contours à ce qui m’échappe. Et parfois, sans même m’en rendre compte, je change. Une phrase m’oblige à ralentir. Un mot m’empêche d’aller trop loin. Une relecture me fait renoncer à une colère qui aurait pu faire des dégâts. L’écriture est un voyage immobile. Un miroir sans complaisance. Un refuge aussi. Elle me sauve de moi même plus souvent que je ne l’avoue. Elle transforme l’errance en chemin. Le flou en sens. Alors oui, avant même de partir, j’écrivais déjà.
Parce que certains voyages commencent bien avant la route. Ils naissent dans cette urgence douce de raconter le monde — non pas tel qu’il devrait être, mais tel qu’il se laisse approcher, quand on prend enfin le temps de regarder.
Je m’imaginais déjà marcher longtemps, sans but précis, respirer l’air salé jusqu’à en avoir le vertige, écouter les histoires lentes des gens de mer. J’aimais cette idée d’un archipel à la fois fragile et obstiné, battu par les vents mais jamais brisé. Les Îles avaient tout pour me séduire. Tout, sauf une chose. Aucune disponibilité. Nulle part. Ni hôtels.
Ni auberges. Ni Airbnb. Des écrans pleins. Des calendriers verrouillés. L’été complet, saturé longtemps à l’avance. Si je partais seul, l’absence d’hébergement n’aurait pas été un obstacle. J’y serais allé quand même. Sans point de chute. Sans certitude. Avec cette confiance naïve — ou peut être cette inconscience — qui ne m’a jamais totalement quitté. Dormir ici ou là, improviser, demander, attendre. Après tout, je l’avais déjà fait une fois. Et pas n’importe comment. Quand je suis arrivé au Canada, je n’avais rien. Aucun contact. Aucune promesse d’accueil. Personne pour me guider, m’expliquer, me rassurer. Je suis arrivé seul, avec mes silences, mes valises pleines de doutes et cent dollars dans mes poches, pas un sou de plus. Et pourtant, je n’en suis pas mort. Au contraire. Je me suis intégré. Lentement. Par à coups. À force d’écoute et de maladresses. Aujourd’hui, je comprends les blagues des humoristes à l’accent du Lac Saint Jean. Je ris au bon moment. Parfois même avant la chute. J’adore la poutine — la vraie, celle qui déborde de fromage et défie toute logique diététique. Je dis la toilette, et non les toilettes. Je dis char, sans y penser. Je dis mitaines, naturellement, comme si je les avais toujours portées. Les mots m’ont adopté. Le pays aussi. Alors oui, partir sans hébergement, cela ne m’effrayait pas. Mais cette fois, je n’étais pas seul. Il y avait ma femme. Les enfants. Leur besoin de repères. De sécurité. De nuits déjà prévues. Les Îles sont restées là. Magnifiques. Inaccessibles. Un rêve remis à plus tard. Comme tant d’autres. Il fallait donc continuer à chercher. Tracer autrement. Trouver une route qui nous ressemble — suffisamment proche pour rassurer, suffisamment vaste pour respirer.
C’est ainsi que l’Île du Prince Édouard s’est imposée. Sans évidence immédiate. Puis un nom est revenu, presque insistant : Cavendish. Je ne connaissais pas cet endroit autrement que par des images glanées sur Internet. Des photos trop belles pour être honnêtes peut être : des dunes blondes caressées par le vent, la mer calme qui semble hésiter entre le bleu et le vert, des routes étroites bordées de champs, des maisons basses, paisibles, comme si le temps y marchait plus lentement. Les descriptions parlaient de tranquillité, de plages qui ne crient pas leur beauté mais la murmurent, de sentiers où l’on se promène sans se presser, de couchers de soleil qui n’ont rien à prouver. Un équilibre parfait. Ni trop loin. Ni trop proche. Un endroit que ni ma femme ni moi n’avions jamais visité. Et cela comptait. Le voyage serait long, oui. Mais divisible.
Nous ne serions pas contraints de tout avaler d’un trait. Il y aurait une nuit en chemin, quelque part entre deux provinces, un vrai sommeil avant de reprendre la route. Un voyage pensé comme un temps qui se déplie, non comme une course. J’aimais cette idée de progression. De découverte par étapes. De traverser ce vaste pays qui nous a adoptés, non pas en le survolant, mais en l’habitant, même brièvement. Le choix s’est fait ainsi. Doucement. Et tout cela — ironie suprême — sans bouger de ma chaise. Devant un écran. Un clavier. Des onglets ouverts comme autant de promesses. J’ai réservé d’abord une chambre d’hôtel à Edmundston, ensuite à Moncton, chez Kevin, sur Airbnb. Deux haltes, stratégiques, rassurantes au Nouveau Brunswick. Je regardais les photos du logement, la disposition des pièces, l’environnement immédiat. J’imaginais déjà la fatigue de la route, les enfants qui s’endorment avant même de poser les valises. Puis Stanley Bridge, près de Cavendish, chez Timea. Le cœur du voyage. Le point d’ancrage. J’ai observé chaque détail : la distance jusqu’à la plage, les commerces à proximité, les activités possibles pour les petits comme pour les grands. J’ai calculé les temps de trajet comme on calcule des respirations. Et enfin, La Pocatière, sur le chemin du retour, chez Foued. Une dernière pause, nécessaire. Une manière de ne pas rompre trop brutalement avec la route. De laisser le voyage se refermer lentement, comme un livre que l’on n’est pas pressé de finir. Je cliquais. Je lisais. Je comparais. Tout était là : les pharmacies, les épiceries, les parcs, les plages, les distances exactes. J’organisais sans organiser vraiment. Je préparais sans figer. Un cadre, simplement, assez souple pour laisser place à l’imprévu. Ainsi est né le voyage. Non pas sur la route. Mais entre un écran et moi. Et déjà, en silence, j’écrivais.
Puis, un soir, une fois tout réservé, tout dessiné sans l’avoir encore vécu, je suis allé retrouver ma femme. Elle était assise, occupée à autre chose, tranquille, loin de tout cela. Je me suis assis en face d’elle, presque comme on le fait avant une annonce importante.
— J’ai quelque chose à te dire.
Elle a levé les yeux, surprise déjà. Je n’ai jamais su cacher les moments qui comptent.
— J’ai fait les réservations pour les vacances.
Elle est restée figée une seconde. Peut être deux. Puis elle a souri, incrédule.
— Tu plaisantes…
— Non.
Seize ans. Presque seize ans de vie commune. Et jamais — jamais — je n’avais proposé un voyage. Elle le savait. Je le savais aussi. Je détestais planifier. Non par désintérêt, mais par peur. Peur de décevoir. Peur que quelque chose m’échappe. Peur de devenir celui par qui tout foire. Parce que, dans un voyage, tant de choses ne sont pas sous notre contrôle : la fatigue, la météo, les enfants, les imprévus. Et si ça tourne mal, il y a toujours un responsable. Celui qui a proposé. Celui qui a voulu. Alors j’évitais. Je laissais faire. Je me tenais à distance. Je me disais que c’était de la prudence. Avec le temps, j’ai compris que c’était aussi une forme de lâcheté. Pas la lâcheté bruyante. Plutôt celle qui est discrète. Celle qui consiste à ne pas choisir, pour ne pas assumer. Ma femme m’a écouté lui raconter le plan. Edmundston, Moncton. L’Île du Prince Édouard. Cavendish. Fredericton. Les nuits. Les routes. Les pauses. Elle me regardait comme si elle découvrait un autre homme. Peut être était ce le cas.
— Tu sais que tu n’as jamais fait ça…
— Je sais.
Elle n’a pas posé mille questions. Elle a simplement dit :
— Ça me touche.
Ce soir là, j’ai compris qu’organiser ce voyage, ce n’était pas seulement choisir une destination. C’était accepter d’assumer. Prendre un risque. Dire : j’y crois. Même si tout n’est pas parfait. Même si je n’ai pas toutes les réponses. Et je ne me suis pas senti lâche. Il restait encore deux mois avant la date du départ. Soixante jours pleins. Assez longs pour susciter l’impatience. Trop longs pour l’excitation des enfants. Nous avons donc décidé d’attendre avant de leur dire. Pas par calcul. Par sagesse. Nous connaissions la mécanique. Dès l’annonce faite, la maison se transformerait en salle de questions permanentes. Chaque soir deviendrait une répétition : c’est quand ? on part combien de dodos ? Et là bas, est ce qu’il y aura… Mille interrogations innocentes, mille projections, mille attentes à gérer pendant encore soixante jours. Alors nous avons choisi le silence. Un silence protecteur. Temporaire. Le voyage continuerait de grandir en nous, discrètement, pendant que les enfants poursuivraient leur quotidien, sans compte à rebours, sans impatience inutile. Ils le sauraient plus tard. Assez tôt pour rêver. Assez tard pour ne pas s’épuiser à attendre. Pendant ces deux mois, tout restait encore immobile. Les routes n’étaient que des lignes sur une carte. Les valises dormaient dans les placards. Les nuits d’hébergement existaient seulement dans des confirmations de réservation. Mais à l’intérieur, quelque chose avait déjà commencé. Un voyage silencieux. Un voyage intérieur. Et chaque jour qui passait nous rapprochait, lentement, de ce moment où le silence deviendrait annonce, où l’attente prendrait enfin un visage, et où la route — la vraie — commencerait à se déplier sous nos pas. Parfois, alors que le départ était encore loin, je me surprenais à penser au jour où je l’annoncerais aux enfants. Je les imaginais déjà : les yeux brillants, les questions qui fusent, les projets spontanés, l’excitation qui déborde. Et presque aussitôt, une autre pensée me traversait. Quelle chance ils ont. Ils voyagent. Ils fêtent leurs anniversaires entourés de cadeaux. Ils ont connu plusieurs pays avant même d’avoir appris à mesurer ce privilège. Moi, enfant, je ne fêtais pas mon anniversaire. Je n’en connaissais même pas la date. Dans mon village, cela ne se faisait pas. Et quand bien même cela aurait été une tradition, je n’en avais pas les moyens. Mon père est mort quand j’avais huit ans. Ma mère, restée au foyer, se débrouillait comme elle pouvait en vendant des arachides grillées devant l’école du village. L’urgence était ailleurs. Nourrir la maison. Tenir debout. Avancer.
C’est donc là que s’achève ce premier chapitre : avant même que les roues ne quittent l’entrée de la maison, le voyage avait déjà déplacé quelque chose en moi. Il avait commencé par un renoncement, par un choix moral, par une destination abandonnée et une autre adoptée avec prudence. Il avait commencé dans les cartes, les réservations, mais surtout dans ce petit courage nouveau qui m’avait fait prendre ma place dans la décision. La route, pourtant, n’était pas encore devant nous. Elle attendait encore, immobile, quelque part entre les valises à préparer et les questions que nous ne tarderions pas à entendre. Le chapitre suivant ouvrira cette autre porte : celle des préparatifs, des sacs, des listes, de l’impatience des enfants, mais aussi celle d’un retour plus intime vers mon enfance. Car préparer le départ, ce n’était pas seulement remplir une voiture. C’était déjà traverser deux mondes : celui de mes enfants, pleins de promesses et de vacances, et celui du petit garçon que j’avais été, pour qui les vacances signifiaient la terre, la fatigue et les champs.