La route d’un sans-papier
Du Sénégal au Canada, par le chemin Roxham
Avant‑propos
Ce livre raconte une histoire vraie.
Rien de ce qui suit n’a été inventé.
Les lieux existent. Les routes ont été parcourues. Les peurs ont été éprouvées dans la chair et dans le silence. Et parfois, comme souvent dans les destins humains, la réalité a dépassé ce que la fiction ose imaginer.
Tout a commencé par ce que l’on appelle un hasard. Un de ces moments ordinaires qui passent inaperçus, jusqu’au jour où l’on comprend qu’ils étaient nécessaires.
C’était à Montréal, à la fin d’une cérémonie organisée par la communauté sénégalaise. La nuit était déjà bien avancée. Il devait être près de deux heures du matin. Les discours s’étaient tus depuis longtemps, les derniers invités s’attardaient encore, échangeant quelques mots à voix basse, comme pour retarder le moment du départ. Le métro avait fermé ses portes depuis des heures. Dehors, la ville semblait figée sous une épaisse couche de neige fraîche. Les rues, presque désertes, disparaissaient sous un manteau blanc immaculé, à peine marqué par les pas pressés de quelques retardataires. L’air était vif, mordant, et chaque respiration faisait naître un nuage de buée argentée.
Alors qu’on se dispersait lentement, un homme s’est approché de moi.
— C’est toi, Elhadji ?
Surpris, j’ai répondu simplement :
— Oui.
Il s’appelait Oumar. Quelqu’un lui avait dit que j’habitais vers l’est de l’île de Montréal et que, peut‑être, je pourrais le déposer en chemin. Il n’avait pas de voiture. Les transports ne circulaient plus. La neige continuait de tomber, et le froid, implacable, semblait rappeler à chacun que l’hiver, ici, ne fait pas de concessions. Sa demande était directe, mais presque timide, comme si elle avait été répétée intérieurement avant d’oser être formulée.
J’ai accepté sans hésiter. Avec plaisir, même. Le plaisir simple de rendre service, mais aussi celui de ne pas rentrer seul à une heure où la nuit pèse plus lourd.
Je ne savais pas encore que ce « oui », prononcé machinalement, venait d’ouvrir la porte à une histoire qui allait me marquer durablement.
Nous avons quitté les lieux. La voiture s’est engagée dans les rues presque désertes. Montréal dormait. À l’intérieur, une conversation ordinaire s’est installée, celle de deux hommes qui ne se connaissent pas encore. Puis, naturellement, j’ai posé cette question que j’adresse souvent, presque machinalement, aux membres de ma communauté que je rencontre pour la première fois :
— Tu es nouvellement arrivé au Canada ?
C’est à cet instant précis que tout a commencé.
Oumar a marqué une pause, comme s’il évaluait la portée de ce qu’il allait dire. Puis il a parlé. D’abord brièvement. Il venait du Sénégal. Il avait quitté son pays jeune, porté par l’espoir et la nécessité. Son premier exil l’avait conduit au Brésil, où il avait vécu quatre ans. Quatre années de travail, durant lesquelles il avait su bâtir une vie relativement stable, tissant des liens avec d’autres membres de la diaspora africaine et parvenant à gagner suffisamment pour subvenir à ses besoins quotidiens.
À mesure qu’Oumar racontait, la voiture semblait quitter Montréal. Les rues familières se dissolvaient pour laisser place à d’autres paysages : montagnes abruptes, rivières dangereuses, forêts épaisses, routes sans nom. Il parlait du Nicaragua, du Honduras, du Guatemala, du Mexique. Il parlait des attentes interminables, des passeurs, de la peur constante d’être découvert. Il parlait surtout de ce qu’il portait de plus précieux : sa femme, Halima, et un bébé de quatre mois.
Un nourrisson sur les routes de l’exil.
Il évoqua les États‑Unis, traversés dans l’anonymat, comme on traverse un territoire où l’on n’existe pas vraiment. Puis il prononça ce nom que je connaissais déjà, sans en mesurer encore la portée : Roxham.
Un chemin devenu symbole. Une frontière à la fois réelle et mentale. Un lieu où tant d’exilés déposent leurs peurs, leurs espoirs, parfois leurs illusions. Oumar savait que ce périple serait une épreuve. Il ignorait encore à quel point il allait le transformer.
Dans la voiture, le silence s’installait par moments, lourd, presque sacré. Je conduisais, mais mon esprit était ailleurs, happé par ce récit qui dépassait tout ce que j’avais imaginé quand j’entendais aux nouvelles l’histoire des immigrants illégaux passant par Roxham. Quand nous sommes arrivés devant chez lui, la neige tombait toujours. J’ai coupé le moteur.
Je savais déjà que cette histoire ne pouvait pas rester enfermée dans un trajet nocturne.
Je lui ai proposé de l’écrire. Pas pour en faire un symbole. Pas pour parler à sa place. Mais pour témoigner. Fidèlement. Oumar a hésité. Il voulait en discuter avec sa femme. Nous avons échangé nos numéros. Puis je suis reparti.
Quelques jours plus tard, il m’a rappelé. Halima avait accepté.
C’est ainsi qu’est né ce livre.
Ce livre est le récit d’une route que personne ne devrait jamais avoir à prendre pour simplement chercher un avenir.
Brésil.
Nicaragua.
Honduras.
Guatemala.
Mexique.
États‑Unis.
Canada.
Presque sans avion. À pied, en bus, parfois caché. À travers montagnes, rivières, lacs et forêts. En l’écoutant, je me suis dit que c’était impossible. Et pourtant, il avait avancé.
Ce livre ne juge pas.
Il raconte.
La route d’un sans‑papier est le récit de cette histoire vraie. Celle d’Oumar, d’Halima, et d’Amina, un nourrisson de quatre mois qui n’a rien demandé, sinon naître, mais que l’exil a pourtant emportée, comme tant d’autres enfants, sur des routes que personne ne devrait jamais avoir à prendre pour chercher une place dans le monde.
Parce que raconter une histoire vraie, c’est empêcher qu’elle soit ensevelie.
Parce qu’aucune frontière ne devrait réduire un être humain au silence.


